RIMBAUD ENFANT ET ADOLESCENT

La vie et l’œuvre d’Arthur Rimbaud, une vie gouvernée par le traumatisme de l’enfance, la passion et la sexualité est paradigmatique d’une adolescence remplie de violence et de souffrance.

Arthur Rimbaud, célèbre jeune homme, maudit par lui-même, dissident et révolté, fait rimer, en effet, dans sa vie comme dans sa création esthétique et poétique l’adolescence à la violence et à la souffrance.

Tout au long de ses productions, il n’a cessé d’évoquer ses « souffrances » qui sont, écrit-il, « énormes, mais il faut être fort » pour échapper au désespoir et à l’autodestruction directe et radicale.

Arthur Rimbaud n’a que 6 ans lorsque son père déserte le foyer conjugal et familial.

Son enfance malheureuse dans un milieu très modeste, rigoriste et « sans chaleur », est bien narrée dans son poème en prose Enfance, qui suit directement Après le déluge, texte ouvrant le recueil des Illuminations..

L’âpre brise d’hiver qui se lamente au seuil

Souffle dans le logis son haleine morose ! …

Et là, c’est comme un nid sans plume, sans chaleur,

Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur ;

Un nid que doit avoir glacé la bise amère… »

Les Étrennes des orphelins, janvier 1870

 

Rimbaud cherche à retranscrire le manque d’une enfance calmante et consolante, enfance qu’il ignore, confronté très tôt à la brutalité et à la férocité du monde qui vous « chasse » en cas de besoin.

Assurément, son enfance est dominée par la privation, l’abandon et l’excès.

Il est très tôt victime de la carence et de l’absence, d’être « sans parents », victime d’un père rejetant et abandonnant et d’une mère froide et autoritaire, insécurisante et « sans qualités ».

Le thème de l’abandon et du délaissement est prédominant dans l’œuvre de Rimbaud « Je serais bien l’enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer… ».

Le manque du père a été déterminant dans la vie chaotique et embrouillée du jeune poète.

Cet adolescent génial est, dans ses nombreuses pérégrinations, en perpétuelle quête du père et de sa loi.

En ce sens, même la relation amoureuse passionnelle avec Verlaine (lui aussi comme le père d’Arthur abandonnant femme et enfant) n’évoque-telle pas une représentation du lien (retrouvé) avec la figure paternelle dans un Œdipe adolescent tardif et inversé ?

L’adolescent Arthur, en manque précoce du père, n’a-t-il pas tenté de retrouver une image paternelle incestueuse en la personne de Paul Verlaine, un père-amant ?

 

Après sa renonciation à l’écriture, Rimbaud se trouve au bord de la folie. C’est la période des péripéties, des extravagances, des comportements déraisonnables et incohérents.

Il est à ce moment-là comme « habité » et « visité » par le fantôme du père sous la forme d’un fantasme d’identification qui opère comme un « visiteur du moi », image paternelle, longtemps refoulée et tenue dans le silence, qui revient à la rescousse d’un adolescent abîmé.

Ainsi, le comportement « bizarre » de l’adolescent Arthur, lorsqu’il cesse la littérature pour partir en Afrique, était déterminé par le « fantôme » paternel.

La poésie de l’adolescent Rimbaud est globalement et sans conteste celle du dégoût, de l’écœurement et du sale.

Il prône également l’illumination, la recherche d’un absolu au travers du dérèglement de tous les sens.

À ce titre, on peut lui comparer Lautréamont, adulé comme lui et Sade, par les surréalistes, et qui a su plus que lui encore créer une poésie du désespoir et de l’immonde. Arthur Rimbaud se sent victime d’une sorte de fatalité qui s’abat et qui s’acharne sans pitié sur lui, d’un destin malheureux et implacable.

Le 10 juin 1871, Rimbaud adresse une lettre à Demeny incluant Le cœur du pitre, ce nouveau titre mettant en évidence l’identité du narrateur, le pitre, c’est-à-dire le clown, l’histrion, le funambule, le saltimbanque, qui sont des allégories traditionnelles du poète.

L’adolescent Rimbaud a le sentiment d’être confiné au secret et au silence : « Voilà le mouchoir de dégoût qu’on m’a enfoncé dans la bouche. C’est bien simple » (lettre à Demeny du 28 août 1871).

Sa détresse est immense.

LE COEUR DU PITRE

Mon triste Coeur bave à la poupe,
Mon coeur est plein de caporal:
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste Coeur bave à la poupe:
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste coeur bave à la poupe,
Mon coeur est plein de caporal !

Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs insultes l’ont dépravé !
À la vesprée, ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
Ô flots abracadabrantesques
Prenez mon coeur, qu’il soit sauvé:
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l’ont dépravé !

Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô coeur volé ?
Ce seront des refrains bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques
J’aurai des sursauts stomachiques:
Si mon coeur triste est ravalé:
Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô coeur volé ?


Juin 1871

 

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