2021 : LES 100 ANS DU P.C.F. ET DE GEORGES HAGE

C’est la première fois que l’on me demande d’évoquer en public, lors de la Fête des Libertés de ce 10 Juillet 2021 à Saint Quentin, le parcours politique de Georges Hage…

Pas facile…C’est pour moi 50 années de vie partagée dans l’engagement communiste considéré comme seul apte à défendre les intérêts de la classe ouvrière et du petit peuple auquel Geo appartenait.

J’ai accepté parce que nous avons en commun un long compagnonnage idéologique commun, et que je suis heureuse d’inaugurer votre exposition sur les 100 ans du PCF. Comme le parti, né en 1921, Geo aurait eu aussi 100 ans cette année, le 11 septembre.

Syndicaliste enseignant, conseiller général et régional, puis député communiste, réélu constamment pendant 34 ans, Geo était avant tout un homme du Nord. Je me souviens des retours de vacances et de son soulagement à retrouver, la Somme franchie, le paysage des terrils, des corons, le ciel du Nord – pour lui le plus beau- et les parcourir à vélo ! C’est dans ce terreau qu’il puisait les raisons d’essayer de changer la société avec les mineurs, les bateliers, les verriers, les métallos, enseignants et sportifs… avec lesquels il a mené d’innombrables combats.

Adhérent tardif au Parti en 1957, il s’est investi totalement dans la direction de la section de Douai, ses cellules d’entreprises : cheminots, électriciens, enseignants, métallos de chez Arbel puis plus tard de la régie Renault, parachutée là à la place des mines fermées : il disait toujours qu’il ne fallait pas remplacer une mono industrie pour une autre, au risque de se retrouver dans les mêmes difficultés face au patronat…

Les cellules de quartiers quadrillaient toute la ville ; ses faubourgs votaient à 80% pour le PCF d’alors. Et chaque jour, au tournant des années 1960, paraissait dans l’édition douaisienne du quotidien Liberté un billet d’humeur de la section rédigé par Geo et ses camarades : Il s’intitulait : A petits coups de mon piqueur

Adoubé par la Fédé, on lui a proposé des tâches électives. Pas bon signe, disait-il, « je prends la place d’un ouvrier qu’on n’a pas su trouver ». C’est ainsi qu’il a succédé au conseil général à Henri Martel, député mineur qu’on ne présente plus. Henri, galibot à 13 ans, membre du PC dès 1921, à la tête du syndicat des mineurs du Nord, fondateur de l’Internationale syndicale minière, a eu une carrière politique qui l’a conduit –entre licenciements et emprisonnements jusqu’aux mandats de député, de sénateur, et à la vice-présidence du Sénat, avant l’expulsion des communistes du gouvernement, en 1947. La succession était lourde de responsabilités…et Geo n’avait aucun moyen logistique. J’ai le souvenir de levers très matinaux pour taper des délibérations sur la vieille machine à écrire…

Ce fut ensuite le Conseil régional où il a beaucoup travaillé dans le domaine social, pour le sport et la reconnaissance du handicap et de l’autisme en particulier. Il a beaucoup consulté, dans des milieux très divers, allant au-devant des gens.

Et ceci en continuant à exercer son activité professionnelle d’enseignant d’éducation physique, à l’Ecole Normale de Douai, avant de devenir professeur honoraire : quarante ans ou presque d’activité salariée, et tout autant de mandat électif, au terme de sa vie.

Entre temps, les Municipales l’ont trouvé beaucoup moins enthousiaste. Il craignait les fonctions de gestion, source, selon lui, de compromissions… Sans rien laisser paraître, il a sans doute tremblé en son for intérieur l’année où, à 22 voix près, la liste qu’il conduisait, faillit passer à Douai….

Puis arrivèrent les Législatives. En m’annonçant la décision fédérale de le présenter, dans la foulée, il a souhaité notre mariage !!! Cette fois, il s’agissait de succéder à un camarade à la carrure physique et idéologique impressionnante : Arthur Ramette. Arthur fut élu dans la 16e circonscription en 1932, alors qu’il était incarcéré à la prison de Cuincy, suite à des affrontements entre SFIO et PCF… Secrétaire fédéral, membre du Comité central, très actif pendant le Front populaire, il fait partie des dirigeants communistes à avoir rallié l’Union soviétique avec Maurice Thorez, pendant la guerre.

C’est pourquoi Geo a toujours qualifié sa circonscription « d’historique » : une place forte peut-être, mais surtout la nécessité de se montrer digne des camarades et de porter la voix des humbles du bassin minier.

Il a beaucoup travaillé avec Arthur sur le Douaisis. Il admirait ce vieil ours, souvent mal léché, dont la prestance physique n’avait d’égale que la prestance oratoire, personnage historique hors du commun. Comme Arthur n’avait pas de voiture, il fallait le raccompagner chez lui, à Lille, à toute heure du jour et de la nuit.

La première visite à l’Assemblée Nationale en 1973, nous l’avons faite avec Gustave Ansart, secrétaire fédéral du Nord, un ouvrier responsable de la métallurgie qui revenait à l’Assemblée après un court mandat dans les années 1950, au temps des apparentements. Je les revois tous les deux, émus et résolus dans ces lieux impressionnants, faisant des projets pour mieux servir les gens du Nord – avec une conscience aigüe de leurs responsabilités et aussi une conviction : cette fois, le monde allait bien changer.

Pendant 34 ans, Geo a pris le train et le métro pour se rendre à l’Assemblée. Le travail l’a beaucoup intéressé, sur les sujets les plus divers ; il n’était pas toujours là où on l’attendait. Retenons l’éducation physique et le sport –son métier, la prise en charge des personnes handicapées, la défense des mines et de métallurgie, l’habitat minier, la lutte pour Renault et l’imprimerie nationale, la langue des signes, comme la question du harcèlement moral dans les entreprises.

Ce qu’il aimait particulièrement, c’était la préparation des textes législatifs : un travail collectif, avec toutes les structures de réflexion possibles (syndicats, associations, camarades) et des interlocuteurs variés de haut niveau qui argumentaient pour ou contre … Avec ses inséparables crayon de bois et dictionnaire, il cherchait sans fin du mot le plus juste, la citation la plus pertinente : ce fut un ardent militant de la défense de la langue française.

Et ces textes, une fois écrits, il aimait à les défendre à la tribune. Il y resta plus de deux heures en 1987, pour protester contre le projet de privatisation de la régie Renault. Seul Guy Ducoloné fit plus long… Le temps d’alors à l’Assemblée n’était pas limité lors des questions au gouvernement.

En défenseur impénitent du Parlement, il apprécia ses deux mandats de vice-président de l’Assemblée, où certaines de ses saillies oratoires sont restées célèbres.

Et puis la vie au quotidien : les permanences, les rencontres, les inaugurations, avec, toujours, la participation à la vie de la section. Geo aimait les gens, parlait patois, avec une qualité d’écoute, de gentillesse, de recherche de solutions pour répondre aux soucis de chacun… C’était une époque sans portable, sans courriels, on toquait à la porte pour discuter.

En internationaliste convaincu, après la chute du mur de Berlin qui ne l’a pas désarmé, il voyait avec espoir l’Amérique latine se lever de nouveau contre l’oppresseur yankee. Recevant avec joie la médaille de l’Amitié des peuples du gouvernement cubain, il formula que « tout révolutionnaire a 2 patries, la sienne et Cuba ». Et je me souviens aussi de ma surprise en rentrant du travail, en survêtement de prof de gym, un soir, de découvrir dans le jardin, 2 représentants de Papouasie Nouvelle Guinée invités par Geo, qui présidait alors le groupe d’amitié à l’Assemblée.

Il faut en venir à son dernier combat peut-être le plus ingrat : la rupture avec la ligne réformiste du PCF ; pour un léniniste comme lui, partisan de la discipline de parti, ce ne fut pas facile d’en arriver là – devant les errements des gauches qui à force d’être plurielles, finirent par se montrer insignifiantes face au capital.

En votant la motion de censure contre le gouvernement Rocard, il déclarait déjà que « le capitalisme modéré ne saurait être qu’inconscience ou connivence ». Il engageait à cette occasion ses confrères socialistes à « tendre la rose aux travailleurs et au capital le poing ! Et non le contraire ! ». Votant parmi les premiers contre l’élargissement de l’Union européenne aux pays de l’est, il soutint la victoire de classe du non au traité constitutionnel européen, que le bassin minier refusa en bloc avec lui, comme un seul homme.

Ce fut une intense période de lutte pour éviter la disparition totale du Parti, comme ailleurs en Europe. Et autant de nouvelles rencontres, avec vous, avec Henri Alleg avec qui Geo tissa des liens indéfectibles, avec Georges Gastaud entre autres. Beaucoup de fraternité, mais aussi beaucoup d’invectives, de séparations douloureuses…

Des points d’orgue aussi : le meeting de la Mutualité à Paris qui réunit en l’an 2000 environ 1000 camarades de toute la France, une réunion à Somain, cœur de la circonscription avec 250 camarades. L’espoir de voir renaître le Parti avec notre courant qui l’emportait dans le Nord, mais cet espoir fut vite confisqué…

C’est difficile de résumer autant d’activité, et je suis déjà bien trop longue. Jusqu’à la fin de sa vie, Geo n’a jamais quitté le monde du travail, avec toujours chevillé au cœur, un idéal de fraternité.

Un regret : ne pas avoir pu prononcer le discours du doyen de l’Assemblée, terrassé par un malaise juste avant…

Je terminerai en citant quelques mots du discours de son départ : « je voudrais dire à tous les camarades, jeunes ou moins jeunes, qui prennent ou reprennent le flambeau de la lutte des classes qu’ils n’ont aucune raison de rougir du Parti né en 1920 au Congrès de Tours, et d’abandonner l’idéal communiste en rase campagne, au moment même où le talon de fer capitaliste se fait le plus écrasant ; Il y aura, j’en suis convaincu, de beaux matins rouges d’espoir pour ceux qui n’auront pas oublié que le communisme demeure la jeunesse du monde »

C’est à vous qu’il pensait.

Odile

 

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