Archives mensuelles : septembre 2017

« LE BEAU N’EST PAS BOURGEOIS » – HERBERT MARCUSE –

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« La culture ,c »est la rencontre d’un individu et d’une oeuvre». C’est cette définition que préfère le premier ministre Edouard Philippe dans son livre autobiographique Des hommes qui lisent.

Pourquoi certains individus ne rencontrent-ils jamais d’oeuvre? Qu’est-ce qui empêche cette rencontre? Qu’est-ce qui la favorise?

Vous l’aurez deviné ,la politique culturelle présentée dans le programme de L’Humain d’Abord avait la prétention de favoriser cette rencontre. Mais comment?

En permettant facilement l’accès aux lieux destinés à  ces rencontres grâce à des tarifs peu élevés. Mais ce n’est pas suffisant! Bourdieu a montré que c’était certes nécessaire ,mais il ne suffit pas de baisser les prix pour favoriser cette rencontre. Encore faut-il en avoir envie !Comment aimer ce dont on n’a, parfois, même pas l’idée? Comment considérer ce qui ne nous a jamais » touché »?  Pourquoi le goût des uns est le dégoût des autres? Toujours selon Bourdieu. pas seulement parce que la culture est la culture de la classe dominante selon la rhétorique marxiste. Souvenons -nous que dans son dernier livre, le philosophe Marcuse se livrait à  une critique de l’esthétique marxiste en réaffirmant que le beau n’était pas bourgeois .Par contre le libéralisme s’ingénie fort bien à  nous infliger des désirs qui nous affligent et à  viser parfois très bas. Très difficile de remonter la pente et d’éprouver le moindre intérêt pour une oeuvre un peu plus élaborée et originale.

Mais il y a heureusement des résistances et de nombreux acteurs culturels ont, comme objectif, de toucher un vaste public sans pour autant niveler par le bas.

Je citerai quelques actions à  poursuivre et à développer:

TANDEM proposant un spectacle de théâtre d’ objets (Marée Basse) au public de Frais-Marais ravi (nous y étions) pour une somme modique. Le centre social avait alors bien joué son rôle de médiation et le chapiteau était rempli.

A Dorignies ce fut une conférence sur les danses urbaines dans le monde ,illustrée par une danseuse brésilienne. Là  encore qualité exceptionnelle et  message d’espoir constructif pour notre jeunesse, montrer comment des gestes de violence destructive vont laisser progressivement la place à des « battles » mais de danse urbaine cette fois, aux Etats -Unis et un peu partout dans le monde grâce au net.

Le travail extraordinaire de cette association « Les brigades volantes » dont les membres, éloignés au départ des livres, se livrent à  des performances de lecture dans la rue (fête de la Place Carnot) ,à  la bibliothèque, au musée, devenant ainsi acteurs de leur vie et pas simples consommateurs.

Les membres du conseil de Quartier Carnot-Gare se réunissant pour se pencher sur le passé de la Place et réaliser un travail historique sur des archives pour aboutir à la création d’une exposition .

Les conférences organisées par la bibliothèque municipale avec des écrivains ,journalistes, éditeurs sur des sujets peu abordés jusqu’alors: l’ Histoire de l’Algérie permettant de dialoguer, de débattre et de faire connaître, aux jeunes présents dans la salle, leur histoire, notre histoire.

Autre sujet, les conditions de travail des mineurs marocains employés dans les années 70 sans avoir le même statut que les autres mineurs « mieux protégés » (apr_s de rudes luttes syndicales antérieures). L’écrivain Ricardo Montserrat a recueilli leur parole pour la fixer par l’écriture.

N’espérez pas vous débarrasser des livres , beau titre de Jean-Claude Carrière et d’Umberto Eco qui confirme la place prépondérante du livre dans la transmission de la culture et qui fait de la bibliothèque un lieu public essentiel. Le livre est bien l’objet le plus simple qui soit de rencontre avec une oeuvre. La ville de Douai possède un maillage assez intéressant pour la lecture: Bibliothèque Municipale (avec un service de prêt documentaire gartuit, ce qui devient de plus en plus rare) , de quartier, librairies dynamiques, bouquineries, salons du livre et dernièrement, les boîtes à  livres.

Une politique culturelle de gauche est destinée principalement à  ceux qui n’approchent jamais les livres ou à  ceux auxquels on a imposé qu’un seul livre.

Citons pour terminer le poète René Char : « Bien être d’avoir entrevu scintiller la matière, émotion instantanément reine « .Continuons à  favoriser la recherche de ces scintillements pour éclairer la vie de tous.

A LA FOIRE DE DOUAI, CUBA NO !

 

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A la Foire de Douai : Cuba NO ?

Curieux de l’exposition sur Cuba proposée par les organisateurs de la Foire commerciale de Douai cette année, la visite nous a laissé un amer sentiment d’insatisfaction et même, pour certains, d’écoeurement.

Cuba réduite à une poignée d’images d’Epinal : une verroterie de pacotille, la poussière d’un intérieur miséreux, la fabrication – clandestine ? – de cigares¦

Cuba ringardisée à  souhait, fossilisée dans un décor de théâtre suranné pour touristes. Restent, ça et là , de belles photos qui permettent de retrouver les couleurs de La Havane, le sourire des Cubains, le Malecon et sa promenade, prodigieuse interface des mondes atlantique et caraïbe.

Cuba mérite mieux sans doute. Nul ne prétendra que la situation n’y est pas difficile : une économie frappée par la chute de l’URSS, le féroce blocus américain toujours actuel, les tortionnaires yankee qui occupent toujours la base de Guantanamo, à l’extrémité de l’île, malgré les timides efforts d’Obama, et toujours, les tentatives de coup d’Etat des anticastristes financés par la CIA, qui rêvent de voir l’le réintégrer leur chasse gardée.

Cuba pourtant est toujours debout. Les récentes tornades, qui ne l’ont pas épargnée, ont encore montré au monde combien la mobilisation et la solidarité des Cubains permettaient au pays de faire face mieux qu’ailleurs aux destructions et au chaos qu’ont connu les îles avoisinantes, de la pauvre Haïti aux îles françaises de Saint Martin et de Saint Barthélémy, dont le développement n’est qu’un mot : « paradis fiscal ».

Cet autre visage de Cuba, son programme social, que l’île n’a sacrifié ni à  la crise ni aux sirènes du néolibéralisme armé qui ravage la zone caraïbe, où est-il dans l’exposition de la Foire de Douai ? L’éducation, la santé, la culture – le plus fort taux d’alphabétisation des Amériques, loin devant les USA – de haut niveau et totalement gratuite pour tous, ne mériteraient-elles pas de questionner notre regard ?

Rien de tout cela dans l’exposition, toute d’idéologie banale, de consumérisme touristique et d’humanité desséchée. Et pourtant regarder Cuba, c’eest aussi considérer combien cette humanité-là  nous regarde, combien l’aire caraïbe, comme le soulignait récemment le poète Patrick Chamoiseau, est, « aux grands vents de la relation », ouverte aux « frères migrants », au coeur de l’invention d’une modernité qui refuse les barbares injonctions de la mondialisation capitaliste.

Oui, encore une fois, Cuba, mérite un autre regard. Cuba, SI.

DU PAIN ET DES LIVRES

 

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L’un des axes d’une politique culturelle doit viser, prioritairement, ceux qui n’approchent jamais les livres ou ceux auxquels un seul livre est imposé.
Les grands écrivains formulent beaucoup mieux que nous tout ce que nous pourrions écrire.
Ainsi en est-il de l’écrivain espagnol Federico Garcia Lorca qui, en septembre 1931, s’adresse à la population de Fuentes Vaqueros (Grenade)

 » quand quelqu’un va au théâtre, à un concert ou à une fête qu’elle qu’elle soit, si le spectacle lui plaît, il évoque tout de suite ses proches absents et s’en désole  » Comme cela plairait à ma soeur, à mon père » pensera-t-il et il ne profitera dés lors du spectacle qu’avec une légère mélancolie.

C’est cette mélancolie que je ressens, non pour les membres de ma famille, ce qui serait mesquin, mais pour tous les êtres qui, par manque de moyens et à cause de leur propre malheur, ne profitent pas du suprême bien qu’est la beauté, la beauté qui est vie, bonté, sérénité et passion.

C’est pour cela que je n’ai jamais de livres. A peine en ai-je acheté un que je l’offre. J’en ai donné une infinité. C’est pour cela que c’est un bonheur pour moi d’être ici, heureux d’inaugurer cette bibliothëque du Peuple, la 1ère sûrement de toute la province de Grenade. L’Homme ne vit que de pain. Moi si j’avais faim et me trouvais démuni dans la rue, je ne demanderais pas un pain mais un demi-pain et un livree. Et, depuis ce lieu où nous sommes, j’attaque violemment ceux qui ne parlent que revendications économiques sans jamais parler de revendications culturelles : ce sont celles-ci que les Peuples réclament à grands cris.

Que tous les hommes mangent est une bonne chose, mais il faut que tous les hommes accèdent au savoir, qu’ils profitent de tous les fruits de l’esprit humain car le contraire reviendrait à les transformer en machines au service de l’Etat,  à les transformer en esclaves d’une terrible organisation de la société. J’ai beaucoup plus de peine pour un homme qui veut accéder au savoir et ne le peut pas que pour un homme qui a faim, parce qu’un homme qui a faim peut calmer facilement sa faim avec un morceau de pain ou des fruits mais un homme qui a soif d’apprendre n’en a pas les moyens sauf d’une terrible agonie parce que c’est de livres, de livres, de beaucoup de livres dont il a besoin et où sont ces livres?

Des livres! Des livres!  Voilà un mot magique qui équivaut à clamer : amour ! amour ! Et que devraient demander les Peuples tout comme ils demandent du pain ou de la pluie pour les semis? Quand le célëbre écrivain russe Fedor Dostoievski – père de la révolution russe bien davantage que Lénine – était prisonnier en SIbérie,  retranché du monde, entre 4 murs,  cerné par les plaines désolées, enneigées, il demandait secours, par courrier, à sa famille éloignée, ne disant que  » envoyez moi des livres, des livres, beaucoup de livres pour que mon âme ne meure pas ! ». Il avait froid, ne demandait pas le feu. il avait une terrible soif, il ne demandait pas d’eau. Il demandait des livres, c’est-à-dire des horizons, c’est-à-dire des marches pour gravir la cîme de l’esprit et du cœur. Parce que l’agonie physique – biologique, naturelle d’un corps à cause de la faim, de la soif ou du froid, dure peu, très peu mais l’agonie de l’âme insatisfaite dure toute la vie.

Le grand Menendez Pidal, l’un des véritables plus grands sages d’Europe, l’a déjà dit  » la devise de la République doit être la Culture ».