Archives mensuelles : mai 2016

LES CONGÉS PAYÉS, C’EST UN DROIT !

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Les congés payés ont révolutionné la vie. Jusqu’au Front populaire, ils étaient réservés aux 1% les plus riches. Conquête majeure des luttes sociales, les cinq semaines actuelles paraissent garanties. Mais depuis une vingtaine d’années, la donne a changé. Entre explosion de la précarité, du chômage et de la pauvreté, partir ne va plus de soi.

80 ans après la loi sur les congés payés, le droit aux vacances est toujours malmené : 40% seulement des classes populaires en bénéficient. Privés de vacances car privés de travail : 60% des foyers gagnant moins de 1200 euros par mois restent chez eux.

Les raisons sont bien sûr économiques, mais aussi symboliques : « le droit aux vacances est lié au droit au travail » rappelle le sociologue P.Périer. Dans une société qui encense la valeur travail, ceux qui en sont privés se sentent moins légitimes à prendre des vacances.

D’autant que les gouvernements ont abandonné toute politique publique mobilisatrice. Le ministère du tourisme est devenu un secrétariat d’Etat à la promotion du tourisme extérieur, c’est-à-dire faire venir des touristes étrangers pour encaisser du fric. Compétitivité, chômage et précarité riment avec vacances fractionnées, séjours plus courts et moins coûteux. Le profit et le marché imposent leurs règles pour faire rimer vacances et loisirs avec consommation.

Et non reconquérir un idéal émancipateur et d’autonomie.

Les familles viennent chercher de quoi manger, s’habiller, se soigner… Partir n’apparaît jamais comme un besoin. Il faut leur dire : les vacances ne sont pas un luxe, c’est un droit !

FRONT POPULAIRE POUR LE PAIN, LA PAIX, LA LIBERTÉ

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Dès 1935, face à la politique LAVAL d’austérité et de campagne contre les fonctionnaires, ceux-ci s’inscrivent dans une grève particulièrement dure.

 

En réaction à une politique économique et sociale jugée désastreuse, alors que la France est entrée dans la récession au début des années 1930, à l’été 1935, le Rassemblement populaire cherche à créer une alternative politique, à travers une coalition soutenue par des organisations syndicales et de nombreuses associations.

Il s’agit de rouvrir un champ de possibles dans un contexte donné comme impossible (celui des crises et périls).

 

Cette coalition remporte les élections législatives des 26 avril et 3 mai 1936.

Comme ce mouvement de grèves, accompagné d’occupations d’usines, atteint une ampleur alors jamais vue, se forme, le 4 juin 1936, un gouvernement de Front populaire, auteur de nombreuses réformes souvent décisives, notamment sur les plans économique et social et dirigé pour la première fois par un socialiste, Léon Blum.

 

La mobilisation politique des militants et des sympathisants, via les réunions, les cortèges, les élections, se double d’un engagement d’intellectuels, artistes, écrivains et savants, et, surtout, de forts mouvements sociaux, qui ne se limitent pas aux grèves de mai et juin 1936.

On a bien affaire à un processus de mobilisation et de politisation de ce que les contemporains nomment les « masses ».

 

Emerge une union de progrès entre partis et syndicats sur des bases nouvelles et va naître, notamment, le syndicalisme de masse moderne.

 

L’idée de « conquêtes sociales » ou de réformes sociales, négociées entre syndicats et patronat sous l’arbitrage et l’égide du gouvernement, naît avec le Front populaire.

Dans la mémoire collective, les grèves du Front populaire occupent la place exceptionnelle d’un événement fondateur; elles marquent à la fois l’accès à la dignité de ce que l’on peut nommer, alors, la classe ouvrière, l’affirmation de sa force et l’entrée dans une forme de modernité sociale qu’instaurent les « conquêtes » des accords Matignon.

 

Les organisations politiques ne se contentent pas de s’exprimer par le journal, le tract et l’affiche; elles s’exposent dans d’immenses défilés, marchant en nombre derrière des calicots qui les signalent.

La mobilisation s’effectue dans la rue, devient alors la forme privilégiée de l’affirmation et constitue l’un des lieux d’émergence d’une culture de Front populaire qui réconcilie héritage républicain et lutte de classe comme elle marie drapeaux tricolores et drapeaux rouges.

 

Cette culture antifasciste, démocratique et populaire – au sens où le peuple tout entier se rassemble contre les factieux – « relève d’une pédagogie de masse qui interpelle le groupe et non l’individu, valorise l’émotionnel longtemps décrié et esthétise les masses en mouvement ».

Les manifestations donnent à voir un peuple immense, dont les masses ouvrières sont part entière, un peuple pacifique mais fort, résolu, sûr de la justesse de sa cause et de sa propre légitimité,

 

L’occupation s’impose aux ouvriers comme la façon la plus naturelle d’affirmer réellement et symboliquement à la fois leur existence et leur force collectives. Cela compte plus que les revendications elles-mêmes, et c’est pourquoi ils occupent souvent l’usine avant d’avoir discuté ce qu’ils vont exiger du patronat : d’abord la grève et l’occupation, ensuite le cahier de revendications.

 

Ce qui frappe aussitôt, c’est l’aspect festif de la grève qui insiste sur la rupture avec le quotidien que constitue l’occupation : le temps est aboli, les machines se taisent, le travail a cessé, des groupes discutent, l’espace est remanié en fonction d’autres usages et des fêtes s’organisent; il arrive qu’on danse…

Le texte de S. Weil, cent fois repris, s’impose ici comme le témoignage le plus explicite et le plus pertinent  « Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange… ».

 

En liant davantage le registre de la lutte et celui de la fête, émerge une affirmation d’une liberté conquise sur le temps, l’espace du travail et, dès lors, la fête exprime symboliquement ce dont la lutte affirme le sérieux.

 

Nous retrouvons le lien entre la grève et la fête qui structurait déjà la célébration du 1er mai quand elle était réussie.

Le fait de chômer ce jour-là matérialise une liberté et une émancipation que la fête inscrit dans l’ordre émotif et symbolique comme une prise de conscience collective et un principe d’espoir.

 

La grève dépasse la simple lutte revendicative pour affirmer l’existence et la force d’un groupe solidaire et amener le patronat et l’encadrement à reconnaître, à tous ses membres, une existence propre, des besoins légitimes et de la considération.

 

L’appartenance à une communauté, la conscience de constituer une classe et de la faire reconnaître par toute la société s’expriment sur le registre plus émotif, plus chaleureux de la fête.

 

Avec le Front populaire, le lieu de travail sort ainsi de la sphère privée pour entrer dans la sphère publique.

Le contrat de travail n’institue pas un lien personnel de subordination mais un lien fonctionnel de production et, du coup, la détermination même du salaire en est affectée : elle ne relève plus du bon vouloir ou de la générosité patronale, mais de la convention collective, et des procédures obligatoires de conciliation et d’arbitrage sont mises en place pour trancher les désaccords sur ce point.

La propriété privée de l’entreprise subsiste certes mais le pouvoir patronal est encadré par des règles formelles qui définissent ce que le patron est en droit d’attendre de ses employés.

 

Ce qui frappe sans doute le plus, dans l’épisode du Front Populaire, c’est l’adéquation des conquêtes ouvrières à la situation économique, sociale et politique.

L’occupation s’inscrit dans l’exact prolongement des manifestations qui scandent l’ascension de ce grand mouvement social et politique.

Les 40 heures et les congés payés répondent à la surexploitation entraînée par la crise économique dans des entreprises en voie de rationalisation. Ils donnent réalité et consistance au temps privé des salariés.

 

Symétriquement, les conventions collectives et les délégués d’atelier instituent un nouveau régime du contrat de travail, conçu comme contrat d’ordre public dans des entreprises qui restent la propriété de leurs actionnaires.

L’extension de l’espace privé de la vie ouvrière s’accompagne du passage dans l’espace public du travail ouvrier.

 

1936 n’est pas une « parenthèse enchantée » (même si les mesures salariales furent vite absorbées par l’inflation et la plupart des conquêtes rapidement démantelées dès 1938, en lien avec la revanche patronariale) mais bien un moment de maturation décisif à la fois pour l’organisation et le rapport de forces, pour la créativité et l’imaginaire.