Archives mensuelles : juillet 2015

GAYANT : HISTOIRE ET PRÉMONITION…

Gayant

GAYANT, le célèbre « géant » de Douai, est le plus ancien de la région. Il naît en 1530, sous l’impulsion de la riche corporation des manneliers (artisans spécialisés dans le travail de l’osier).

Il s’agissait, à l’époque, de la part de tous les corps de métier de la ville, à la demande de l’échevinage, de mettre en scène une « histoire » sous la forme de tableaux vivants, aux fins d’égayer la procession solennelle du 16 juin accomplie en l’honneur de Saint Maurand, protecteur en titre de la cité.

Une « géante » paraît l’année suivante, Madame GAYANT ou Marie CAGENON, élaborée par la corporation des fruitiers.

L’union entraîne, au XVIIIe siècle, l’arrivée de 3 autres mannequins de taille plus petite, les enfants du couple. Ils constituent cette honorable « famille » à laquelle chaque Douaisien est tendrement attaché.

La présence d’un bébé géant BINBIN est signalée, pour la 1ère fois, en 1715 et son nom arrive tardivement en raison de l’existence, depuis 1777, du surnom de « Ch’Tiot Tourni ».

BINBIN porte une robe blanche et un bonnet, tient un hochet dans sa main droite et un moulin à vent dans la main gauche.

Quant à son regard, la coutume dit qu’« un œil regarde la Picardie, l’autre la Champagne » (en fait ce n’est pas possible, car il est atteint de strabisme).

De par la réforme territoriale, si la Champagne a été rattachée, avec les Ardennes, à l’Alsace et à la Lorraine, la Picardie (comprenant les départements de l’Aisne, l’Oise et la Somme) va rejoindre les départements du Nord et du Pas-de-Calais !

Tout ceci représente une menace évidente pour la démocratie.

S’attaquer aux collectivités locales, c’est s’attaquer à nos conditions d’existence et, d’abord, à celles des classes dites populaires !

A l’égal des géants casselois, GAYANT est impliqué dans une série de légendes, mais ici toutes en rapport avec la défense de la ville contre l’invasion des Normands. La version la plus connue reste celle d’un seigneur, un guerrier, malin et robuste, animé d’une conscience patriotique élevée, qui entreprend de libérer la cité du joug des Normands et plus tard de celui des Français, un honneur qu’il partage avec Saint Maurand.

A l’origine, GAYANT est déjà accoutré des insignes militaires qui, plus jamais, ne le quitteront (un glaive et un marteau d’armes), 2 attributs qui, d’emblée, le prédestinent à la défense de la place. En 1667, année de la prise de Douai par les troupes françaises, un soleil, symbole du roi Louis, sera plaqué sur sa cuirasse en signe d’adhésion.

Le « géant » n’est donc plus le simple emblème d’un corps de métier mais celui de toute une ville qu’il surveille, tel un beffroi, du haut de son imposante stature.

Semblable au reuze de Cassel ou à celui de Dunkerque, GAYANT affiche, avec superbe, les signes d’une symbolique virile et martiale. Tous les éléments de son costume festif se rapportent à la guerre et à l’univers militaire.

Sous le heaume, le regard est sévère, grave, convaincu du bien-fondé de sa mission. GAYANT n’est pas un soldat de parade, il est un maître de guerre sur le point d’entrer au combat.

L’absence de références symboliques touchant à la société plus large (les couleurs nationales, par exemple) est significative de la volonté particulariste locale.

 La fête ayant perdu son caractère religieux à la Révolution, elle est, depuis 1801, communale. Les 3 jours de festivités qui scandent désormais les rues et les places de la ville se situent début juillet et font aussi surgir un ensemble de thèmes riches et variés parmi lesquels sociabilité, solidarité, civisme et morale s’associent pour forger un espace identitaire commun autour de rites et de jeux pour la gloire de l’antique blason.

Le « géant » et sa fête sont l’occasion, pour beaucoup d’habitants, de faire référence à la parenté et à la généalogie dans une invocation imaginaire du sang héréditaire qui les lie à GAYANT, l’ancêtre commun.

Des expressions telles « GAYANT c’est not’ grand-père à tous », « Nous, les enfants de GAYANT » ou « Nous, les vint’s d’osier » que tous revendiquent, concrétisent l’unicité du monde douaisien.

La tournure « vint’s d’osier » (ventres d’osier) suggère l’armature dont sont constitués les mannequins ; elle fait aussi allusion à l’ascendance primitive, au père fondateur et garant de la cité.

Altière, la silhouette de GAYANT, on l’a vu, n’a rien de paisible, son équipement martial le prédestine au rôle de gardien, juste et loyal.

 Les 5 mannequins (dont les 3 « enfants » JACQUOT, FILLON et BINBIN) rassemblés sont le symbole de la concorde familiale. A l’égal de beaucoup de nouvelles structures, les « enfants », bien que datant des XVIIe – XVIIIe siècles, ont, après leur reconstruction en 1948, fait l’objet d’un rite de légitimation original : un baptême civique exécuté à la demande des autorités municipales.

Bien plus tard (dans les années 80) et en d’autres endroits il s’agira de « mariages » : la commune ayant décidé d’élargir son patrimoine gigantesque par une nouvelle construction qu’elle unit à la première.

Cette théâtralisation de la destinée humaine, au moyen d’effigies géantes, fait écho à une volonté communale, propre à la région, de proclamer un ordre social sans défaut.

Bons époux, bons parents, les « géants » de cortège sont les archétypes de la perfection proposés aux citoyens comme des modèles à suivre.

 Rendons-nous maintenant à Douai, en ce dimanche de début juillet, grand jour de retrouvailles avec les « géants » après une année d’absence.

Les 5 mannequins sont, dans l’ordre, rangés le long du mur de la cour de l’hôtel de ville. Chacun attend les témoignages de bienvenue de la part de leurs protégés, les Douaisiens, venus en foule les accueillir. Leur longue disparition (une année) entre pour une grande part dans l’attention affectueuse que les hommes, les femmes et les enfants vont leur prouver tout au long de ces jours de liesse. L’heure est à la dévotion joyeuse. Le bonheur de la rencontre se traduit par maints petits gestes à l’égard des effigies : on les embrasse, on les touche, on leur offre des fleurs, on les photographie. Autant de manières de faire qui semblent participer d’un culte tutélaire, d’un hommage amical, intime, rendu à de nouvelles divinités urbaines.

Bientôt s’ébranle le cortège, réglé sur les pas des porteurs bien décidés à donner le meilleur d’eux-mêmes. Dans une suite de mouvements virevoltants où, par l’aisance de leurs évolutions et la grâce de leurs accolades, associés à l’emballement de la musique, les « géants » de Douai font du divertissement matinal un grand moment d’émotion esthétique dû surtout au travail irréprochable des hommes qui les meuvent dissimulés sous l’ampleur des jupes.